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Combien de personnes sourdes et malentendantes en France ? Un chiffre… et beaucoup de nuances

Publié le 21 avril 2026

Il est difficile de savoir si des personnes sourdes fréquentent nos festivals. Entre chiffres impressionnants et réalité souvent invisible, un décalage persiste. On parle de millions de personnes, et pourtant, leur présence reste discrète. Comprendre ce que recouvrent ces chiffres, c’est aussi éclairer les obstacles, souvent invisibles eux aussi, qui persistent dans l’accès à la culture.

Le mythe des 7 millions de personnes sourdes et malentendantes en France

Il n’est jamais aisé de savoir si des personnes sourdes et malentendantes sont venues à un festival de film. Or la surdité peut être visible, dans une conversation en langue des signes (LSF) ou en langue parlée complétée (LPC), dans le port d’un appareil auditif ou d’un implant cochléaire.
Mais le plus souvent, elle demeure invisible : pas d’aides auditives, une oreille couverte, un regard attentif qui lit sur les lèvres, une voix qui parle en français. Parfois, une voix atypique trahit la différence, mais on la confond souvent avec un accent étranger.

Le collectif évoque souvent un chiffre : six, parfois sept millions de personnes sourdes en France. Un nombre qui, posé sur le papier, ressemble à plusieurs villes entières 1. On pourrait alors s’attendre à croiser des personnes sourdes ou malentendantes à chaque coin de rue, à les reconnaître parmi nos voisins, nos amis, nos collègues. Pourtant, ce n’est pas vraiment ce que l’on observe.

Alors que raconte vraiment ce chiffre ? Que désigne-t-il exactement ? Combien de personnes sourdes y a t’il  réellement en France ? Pour tenter d’y voir plus clair, pour vous, nous avons déterré retrouvé des enquêtes statistiques plus ou moins récentes.

Ce que disent (vraiment) les chiffres

Pour comprendre d’où vient ce fameux chiffre de “6 ou 7 millions”, il faut remonter à la fin des années 2000. À cette époque, une grande enquête nationale s’intéresse au handicap en France, et notamment à l’audition.

Elle aboutit à un résultat souvent repris depuis : environ 7 millions de personnes déclarent avoir des problèmes d’audition. Dit comme cela, le chiffre est frappant. Il donne l’impression d’une réalité massive, presque visible partout. Mais en réalité, il recouvre des situations très différentes. Dans ce total, on trouve pêle-mêle des personnes gênées par des acouphènes, d’autres qui entendent moins bien quand il y a du bruit et  enfin les personnes sourdes “comme un pot”. 

Si l’on zoome, moins de 200 000 personnes déclarent une surdité “complète”. Un peu plus d’un million se disent malentendantes. Autrement dit, ce chiffre ne décrit pas une population homogène, mais un grand éventail de situations, du “hein ?” occasionnel à l’absence totale d’audition.

Il faut aussi garder en tête que cette enquête repose sur une question très simple : on demande aux gens comment ils perçoivent leur propre audition. Et forcément, cela introduit une part de subjectivité. Ce que l’un considère comme une difficulté peut sembler anodin pour un autre.

L'âge, un facteur clé des troubles auditifs

Plus d’une décennie plus tard, une autre enquête “vie quotidienne et santé” nationale vient actualiser ces données. Elle pose une question en apparence simple : “Avez-vous des difficultés à entendre, même avec un appareil auditif si vous en portez un ?” Les résultats sont proches : environ 7,5 millions de personnes répondent “oui”. Mais là encore, tout dépend de ce que l’on entend par “difficulté”. Pour certains, cela signifie faire répéter une phrase de temps en temps, pour d’autres, ne pas pouvoir suivre une conversation dans un groupe. Et pour une minorité, ne pas entendre du tout.

Un autre élément apparaît très clairement dans ces données : l’âge joue un rôle central. Plus on avance en âge, plus les troubles auditifs deviennent fréquents. Après 60 ans, ils concernent une part importante de la population. Bref, ces millions existent bel et bien, mais ils sont surtout du côté de nos aînés.

Si l’on se concentre uniquement sur les personnes plus jeunes, les proportions changent nettement. Les difficultés importantes ou l’absence totale d’audition concernent alors moins de 1 % de la population.

Graphique en barres montrant la part approximative de personnes ayant une perte auditive en France selon l’âge.
Quatre groupes d’âge sont présentés : 18‑35 ans, 36‑50 ans, 51‑65 ans et 66‑75 ans.
Pour chaque groupe, deux niveaux de perte auditive sont indiqués : perte supérieure à 20 dB et perte supérieure à 35 dB.
La proportion de personnes concernées augmente avec l’âge.
Environ 5 % des 18‑35 ans présentent une perte supérieure à 20 dB, quasiment aucune au‑delà de 35 dB.
Chez les 36‑50 ans, environ 15 % ont une perte supérieure à 20 dB et environ 2 % au‑delà de 35 dB.
Chez les 51‑65 ans, environ 40 % sont au‑delà de 20 dB et environ 8 % au‑delà de 35 dB.
Chez les 66‑75 ans, environ 60 % présentent une perte supérieure à 20 dB et environ 22 % au‑delà de 35 dB.
Les données sont issues d’estimations basées sur l’étude CONSTANCES (Inserm, 2022).

Autrement dit, la réalité statistique 2 existe… mais elle ne se distribue pas de manière uniforme dans la société.

La surdité “handicapante” : une réalité plus restreinte

Une enquête de l’INSERM publiée en 2022 apporte encore un éclairage différent. Cette fois, il ne s’agit plus de demander aux gens ce qu’ils ressentent, mais de mesurer directement leur audition grâce à des tests (exit donc la subjectivité). Le résultat peut sembler encore plus spectaculaire : environ 1 adulte sur 4 présenterait une forme de perte auditive.

On pourrait presque imaginer une salle de cinéma où 1 spectateur sur 4 n’entendrait pas le film. Mais malheureusement pour la statistique, ce n’est pas vraiment le cas. Car là encore, tout est dans l’interprétation. Car cette définition inclut la moindre baisse d’audition, même légère, parfois imperceptible au quotidien.

Lorsque l’on s’intéresse uniquement aux pertes réellement handicapantes (celles qui compliquent les échanges, qui isolent, qui freinent l’accès à certaines activités) la proportion chute fortement. Elle concerne environ 4 % des adultes. Et si l’on met de côté les tranches d’âge les plus élevées (aka les vieux), cette part devient encore plus réduite : autour de 1 % chez les adultes de moins de 65 ans.

Pourquoi il est si difficile de compter les personnes sourdes et malentendantes

Au fond, ces études ne se contredisent pas. Elles racontent la même réalité, mais tout dépend de la question que l’on pose. Parle-t-on de toutes les personnes dont l’audition n’est pas parfaite ?  De celles qui ressentent une gêne au quotidien ?  Ou de celles pour qui cette perte devient un véritable obstacle dans la vie sociale ?

Selon le seuil que l’on choisit, le nombre peut varier de quelques centaines de milliers à plusieurs millions. Ce qui est pratique pour faire des titres… et un peu moins pour comprendre la réalité.

À cela s’ajoute une autre difficulté : la surdité est, le plus souvent, invisible. Contrairement à d’autres handicaps, elle ne se voit pas immédiatement. Certaines personnes s’adaptent sans se définir comme sourdes ou malentendantes. D’autres utilisent des appareils auditifs qui rendent leur difficulté moins perceptible. D’autres encore évitent certaines situations sans que cela ne soit jamais identifié comme un problème auditif. Et puis, il y a toutes celles qui échappent aux statistiques : les jeunes enfants, les personnes vivant en institution (dans le cas de l’enquête “vie quotidienne et santé”), celles qui ne répondent pas aux enquêtes, ou encore celles qui ne se reconnaissent pas dans les catégories proposées.

Bref, tout ce qui ne rentre pas dans une case Excel. 

Ce que ces chiffres ne disent pas

Au final, ces millions avancés ne décrivent pas un groupe que l’on pourrait facilement identifier, compter, ou même rencontrer au hasard. Ils décrivent plutôt une réalité diffuse, fragmentée, qui traverse toute la société.

C’est peut-être pour cela que l’on a parfois l’impression d’un décalage : un chiffre immense d’un côté, et de l’autre, une présence discrète, presque invisible dans l’espace public.

L'accessibilité : le mur invisible des festivals

Plusieurs millions de personnes vivent avec une difficulté auditive, légère, moyenne ou sévère pour certains, profonde pour d’autres en France. C’est pourquoi chercher à compter combien de personnes sourdes et malentendantes franchissent les portes d’un festival risque d’être malaisé. 

D’abord, parce que la plupart de ces surdités ne se voient pas. Ensuite, parce que derrière un chiffre se cachent des réalités très différentes (de jeune sourd profond à personne âgée “un peu dure de la feuille”).

Et surtout, qu’elle soit discrète ou plus lourde à porter, cette difficulté peut devenir un mur invisible lorsqu’il s’agit d’entrer dans certains lieux de la vie culturelle, comme une salle de cinéma, une scène, un spectacle, un festival.

Car il suffit parfois d’un détail qui manque, comme un sous-titre, une interprétation, ou encore un dispositif adapté pour que la porte reste entrebâillée. Et que, derrière elle, une part du monde demeure hors de portée. Pourtant nous ne demandons pas l’impossible, juste de pouvoir regarder un film sans devoir mener l'enquête avant la séance.

Article rédigé par Hélène Corbeel.

Notes de bas de page


  1. A Reims, le Festival “Clin d’Oeil’, qui a lieu tous les deux ans début juillet, transforme la ville pendant quatre jours, car plein de personnes sourdes et malentendantes s’y retrouvent. Retour à la note 1
  2. En France, le traitement des données de santé et de handicap (catégorie dite "sensible" selon le RGPD et la Loi Informatique et Libertés) est strictement encadré depuis 2018. Les statistiques nationales ne peuvent donc pas recenser explicitement les personnes sourdes. Elles reposent donc sur l'auto-déclaration ou des critères indirects, ce qui explique les écarts entre les estimations et la réalité du terrain. Retour à la note 2